~ Project : Shadows ~
Shadows
Prologue
C’était une belle fin d’après-midi. Un soleil jaune pâle éclairait les vieux bâtiments de la cité universitaire internationale d’une lumière délicate, et il faisait étonnamment doux pour un mois d’octobre. Une petite brise balaya ma frange en bataille avant de glisser sous les manches de mon uniforme de tous les jours, l’éternelle Chemisette Blanche.
Chemisette et jean l’été, col roulé et jean l’hiver : combinaisons basiques, banales, donc indispensables. Il faut bien le reconnaître : l’avantage quand votre but dans la vie est d’avoir l’air le plus insignifiant possible, c’est que vous n’avez pas trop à vous prendre la tête avec la mode, le look, le shopping et tout ce qui va avec. Always see the bright side of life, Deiz.
Le petit courant d’air était quand même frisquet à l’ombre ; je sentis le duvet de mes bras nus se hérisser. Octobre avait beau faire de son mieux pour se déguiser en juin, l’hiver gagnait du terrain. Et avec lui son lot de nuits glacées, dont une bonne partie que je ne passerai pas au chaud dans mon lit, comme d’habitude.
À cette idée ma relative quiétude s’évanouit, et le petit sourire distrait que j’affichais inconsciemment s’éteignit comme une torche soufflée par le vent.
Dans l’allée principale, je remontai laborieusement le courant d’un flot ininterrompu d’étudiants de toutes origines, qui convergeaient vers le self du campus.
Je n’avais jamais mangé au self. Malgré les qualités gastronomiques discutables du menu, le resto U de la cité était constamment bondé : impossible de se dénicher une place un peu isolée, ou d’esquiver les inévitables bavardages d’une grande tablée.
Pour quelqu’un comme moi qui devait, autant que possible, éviter les contacts, c’était donc un endroit à fuir comme la peste.
Ce qui m’amenait à la question quotidienne récurrente : qu’allais-je manger ce soir ?
Là, j’avais envie de me faire livrer quelque chose. Les soupes instantanées avaient leurs charmes, mais il me fallait de temps à autres des repas plus substantiels si je ne voulais pas perdre le bénéfice de mon entraînement de forcené. Et puis le Bureau pouvait bien me payer un ou deux extras de temps en temps, non ? Après tout, je…
« Tiens, salut, Deiz ! »
Une voix de fille. Je levai les yeux et reconnus, trop tard, une des étudiantes qui suivait le même cours d’algèbre linéaire que moi. Le temps que je réalise qu’elle m’avait salué et qu’il était peut-être de bon ton que je réponde quelque chose, elle m’avait déjà dépassé et se dirigeait avec les autres vers le restaurant. Je balbutiai un « bonjour » stupéfait dans le vide, d’un air sans doute totalement crétin, et restai un moment interdit.
...Elle connaissait mon prénom ?!
Moi, j’aurais été bien incapable de donner le sien. Je savais qu’elle était dans mon groupe, parce qu’elle était très mignonne et attirait facilement les regards : pas le genre à passer inaperçue, surtout dans une section comptant une majorité de garçons. Mais je ne faisais pas spécialement attention à mes camarades de fac, et n’en voyais aucun pendant mes rares temps libres. Aucune mondanité estudiantine pour Deiz, le matheux invisible, le no-life des amphis. À tout prix, éviter les contacts, encore une fois. Ne pas se faire remarquer. Rester dans l’ombre. La règle d’or qui régissait ma vie.
Toute ma vie, et depuis toujours.
Cet incident m’avait légèrement déprimé. On ne pouvait pas vraiment parler de rencontre manquée, puisqu’il était établi d’emblée qu’aucune rencontre n’était possible dans les ténèbres étriquées qui me tenaient lieu d’existence. Mais tout de même, ça m’avait contrarié.
Je rejoignis ma Maison d’accueil en pressant le pas. J’avais une chambre dans la maison des États-Unis, où je faisais semblant de ne pas savoir parler anglais, histoire de couper court à toute velléité de conversation de la part des yankees enjoués qui la peuplaient. J’étais pourtant parfaitement quadrilingue et pouvais soutenir une conversation basique dans une demi-douzaine d’autres langues, mais personne ne devait s’en douter ; ç’aurait paru trop bizarre. Depuis quand les matheux ont-ils la bosse des langues ?
Je saluai pour la forme le concierge acariâtre engoncé derrière le comptoir de sa loge, puis montai quatre à quatre les marches des escaliers, larges et droits aux premiers étages, mais ridiculement étroits et tarabiscotés avant le dernier étage, sous les toits. Parfaits pour décourager toute visite de voisinage curieux.
Il s’agissait plus de combles aménagées que d’un véritable étage, en réalité. Elles avaient été restaurées très récemment, probablement à l’initiative du Bureau. L’étage ne comptait que deux grandes chambres mansardées, une simple et une double, toutes deux avec salle de bain privée, comble du luxe pour une résidence étudiante.
La chambre simple était « occupée » par une fille de diplomate japonais encore plus discrète que moi ; à vrai dire elle n’y venait qu’épisodiquement, puisqu’elle avait également un appartement dans le 8 ème arrondissement et un pied-à-terre avec jardin et piscine en proche banlieue.
Qu’elle ne soit presque jamais là arrangeait bien les affaires de tout le monde, bien sûr.
Le Bureau louait à l’année la chambre double, pour moi tout seul. C’était assez exceptionnel pour un simple étudiant en math, boursier par-dessus le marché, mais j’estimais que c’était bien le moins qu’ils pouvaient faire, après tout : mes services étaient du genre exceptionnels, eux aussi. Ma chambre de VIP était donc calme, agréable, lumineuse, refaite à neuf avec des lambris et un parquet qui rendaient une ambiance chaleureuse.
Pourtant, je ne manquais jamais de sentir une boule d’anxiété me plomber le ventre chaque fois que je tournais la clef dans la serrure.
Car une fois entre ces murs, tombait pour moi le masque confortable de la normalité.
Cette fois-ci ne fit pas exception. J’entrai en frissonnant, malgré la température clémente qui régnait dans la pièce. Mon regard parcourut machinalement le décor tandis que je posai mon sac à dos informe par terre et ôtait mes lunettes aux verres neutres, rendues à leur statut d’accessoires de théâtre. Deux lits jumeaux, deux bureaux, deux placards. Mais un seul occupant. Le Bureau avait le bras long, et malgré la forte demande des candidats pour une place dans la cité internationale, il veillait à ce que ce deuxième lit reste vide, et moi seul.
Pas question de laisser quelqu’un s’approcher suffisamment de moi pour se demander pourquoi un banal jeune homme d’une vingtaine d’années comme moi rentrait régulièrement au petit matin avec des côtes fêlées et le visage en sang, et cachait sous son lit une pleine caisse d’équipement paramilitaire. Pas question de laisser un regard indiscret se pencher au-dessus de son épaule pour voir ce qui s’affichait sur l’ordinateur portable dernier cri, suspicieusement sophistiqué pour un simple étudiant, que j’allumai à contrecoeur après avoir refermé la porte à double tour.
Pendant que l’ordinateur s’activait, je réfléchis, avec une certaine amertume, à ce que j’allais bien pouvoir faire de ma soirée. Fugacement, le visage de Fille Mignonne m’apparut. Si j’avais été un étudiant normal, j’aurais su son nom, j’aurais répondu à temps à son salut, peut-être qu’on aurait échangé quelques banalités sur le dernier TD et le réchauffement climatique, puis j’aurais sorti un trait d’esprit de circonstance qui, avec un peu de chance, l’aurait fait rire ; ensuite je l’aurais invitée à prendre un verre plutôt que d’aller s’empoisonner au resto U...
…Ou peut-être que j’aurais eu le même air parfaitement débile que tout à l’heure et que rien de tout ça ne se serait passé, après tout. Facile de se monter des films.
La boule dans l’estomac était toujours là, tranquillement installée pour la soirée, apparemment. Je me demandai si je parviendrais vraiment à avaler quelque chose ce soir. Pour me motiver, je décrochai mon téléphone et composai le numéro d’un traiteur asiatique qui livrait à domicile. Mais l’ordinateur émit alors un bip colérique, comme pour me rappeler à mes devoirs. Le combiné coincé entre ma joue et mon épaule, je tapai de mémoire une longue série de codes d’accès, puis ouvris ma boîte mail protégée, même si c’était bien la dernière chose que j’avais envie de faire.
« Réception du message en cours », m’informa la messagerie.
Super. Oh non, vraiment génial.
Je sentis ma bouche s’assécher, tandis que la boule enflait et s’alourdissait d’un cran.
Les personnes qui connaissaient cette adresse mail n’étaient pas légion.
En fait, il n’y en avait que deux.
« Oishikatta Sushi à l’appareil, bonjour » fit une voix flûtée, à des milliers de kilomètres de ma conscience.
Un nouveau message était apparu dans la boîte de réception.
Je l’ouvris.
« To : 57912162-Dei _ From : Silently ».
Mes mains se crispèrent malgré moi sur le combiné.
« Allô, oui, je vous écoute ? C’est pour une commande ? » demanda la voix.
Je raccrochai brutalement, la respiration bloquée, et lu le titre du message.
« Subject : Shadownightshade025G25E6F.56987-TGA »
La boule dans mon estomac prit feu.
Je fermai les yeux, me forçai à expirer. Je m’assis sur la chaise de bureau, et m’accordai une brève pause pour tenter, avec un succès tout relatif, de faire refluer la vague d’angoisse qui me submergeait, avant de trouver le courage de lancer le décryptage des données attachées au mail.
Tout à coup, il n’y avait plus le moindre doute quant à l’emploi du temps de ma soirée. Plus le moindre foutu doute. La seule question valable qui se posait à présent était : allais-je y survivre ?