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~ Project : Shadows ~

Chapitre 1

Finalement, j’avais eu tort de m’inquiéter.
Ce n’était franchement pas la mission la plus difficile de ma vie. Repérer, infiltrer, hacker, copier, décamper. Le tout dans un vieil immeuble bourré de coins sombres où se cacher, au système de sécurité à la limite du risible et aux conduits d’aérations presque confortables. Du gâteau.

Pourtant comme toujours, j’avais les nerfs à fleur de peau. « Jamais je ne m’habituerai » me dis-je en ôtant mon long manteau, révélant ma combinaison noire. Une part de moi se le reprochait, mais une autre, quelque part, s’en félicitait. Je ne tenais pas à devenir un de ces pions complètement endoctrinés par le Bureau comme j’en avais tant vus, ou pire, un de ces types cyniques et brutaux qu’on finissait par appeler pour…

« …Non, cela, jamais » me promis-je pour la millième fois.

Je pliai soigneusement le pardessus dans un sac imperméable et le glissai sous le rebord du toit où il était perché, avec l’espoir de pouvoir venir le récupérer une fois l’intervention terminée. Ce n’était pas toujours possible. Le mois dernier, j’avais dû en laisser deux sur place, et un troisième avait brûlé avec le bâtiment. J’avais moi-même bien failli faire partie des grillades, cette nuit-là. Mais c’était le genre de chose à éviter de ruminer au moment présent…

Les missions chez les particuliers étaient toujours infiniment plus simples que d’aller pirater des industriels ou des laboratoires, dont les systèmes de défenses témoignaient généralement d’une méfiance presque paranoïaque. Presque paranoïaque. Car le fait même qu’un type comme moi puisse exister était une preuve indubitable qu’il y avait effectivement lieu de se méfier, finalement. Depuis la troisième guerre mondiale, l’espionnage était quasiment devenu sport olympique et l’expression de service « secrets » était d’ailleurs devenue ridicule, tant il était évident que toutes les nations s’épiaient sans relâche.

Je forçai sans grande difficulté la grille d’aération principale et me glissai souplement dans le conduit. « À l’ancienne », ricanai-je intérieurement. Je progressai silencieusement dans la cheminée carrée jusqu’au grand ventilateur, dont je sectionnai l’alimentation à l’aide d’une petite pince cachée dans ma ceinture. Un silence intimidant envahit les lieux. Je rangeai la pince et la troquai contre un tournevis, avec lequel je démontai précautionneusement le ventilateur. Sans plus de bruit, je me laissai couler dans les ombres du couloir, baigné de la lueur glauque d’une lampe de sécurité.

« 3;ème porte à droite, verrou de style MK3 triple point, pas de chien de garde, alarme désactivée à partir du centre par l’agent Descartes à partir de 0h30. » Voilà en substance les informations complémentaires que m’avait communiquées Silently au téléphone, peu après la réception du mail protégé, dans le style sec et sans fioritures le caractérisait.

Silently était mon supérieur direct depuis 6 ans, mais ne se départait de ce ton impersonnel et froid que pour éventuellement me passer un savon ou m’abreuver de sarcasmes. Je ne l’avais jamais rencontré, et ne connaissais de lui que son prénom, David. Mais je n’utilisais jamais ce prénom, bien entendu. Je ne l’appelais pas non plus Silently d’ailleurs. « Sale enfoiré » était à mon sens un nom qui convenait bien mieux au personnage impitoyable et mesquin qu’était mon chef.

« Voyons voir si « l’agent Descartes » a bien fait son travail » marmonnai-je intérieurement.

Descartes. Sans blague… Si je n’avais pas été aussi concentré sur ce que je faisais, j’en aurais pouffé de rire. Encore un pseudo éloquent, tiens. On pouvait s’interroger sur les motivations d’un tel choix de la part d’un agent secret. Pour ma part, Deiz était mon véritable prénom, si bizarre soit-il ; et j’avais toujours trouvé dérisoire, voire dangereux, cette tradition de s’inventer une identité parallèle reconnue par le personnel du Bureau. C’était à mes yeux un risque supplémentaire de se détacher de sa conscience de citoyen pour mieux se couler dans le moule des Ombres, une subtile manœuvre de manipulation mentale pour nous couper de notre véritable personnalité, celle qui vivait au grand jour … et je refusais catégoriquement cette dualité. J’étais Deiz 24h sur 24 et ne jugeais pas supérieur ni spécial mon statut d’espion. De plus je ne voyais pas l’intérêt d’inventer un nom pour des gens que, pour la plupart, je ne verrais jamais, et qui n’auraient jamais l’occasion de m’appeler ainsi…

« …et de toute façon, je n’aurais pas su quoi choisir » conclus-je en débloquant les derniers mécanismes du verrou décrit par David. Du gâteau, là encore. J’aurais pu faire ça les yeux fermés et une main attachée dans le dos. Entrer dans les choses était ma spécialité. Qu’il s’agisse de réseaux, de programmes ou de lieux, rien ne résistait à ma minutie et mon acharnement ; j’étais probablement l’un des meilleurs dans ce domaine, sinon le meilleur. C’était là ma force, et mon principal argument pour garder ma place en tant qu’espion de classe 3. Car je savais très bien que de nombreux pontes du Bureau m’auraient volontiers vu changer de catégorie afin d’exploiter ...d’autres capacités.

Mais ça, il n’en était pas question. « Non, pas question » me répétai-je mentalement en ouvrant finalement la porte de l’appartement.

Pas de sonneries stridentes, pas de lumière aveuglante ; seuls le silence et l’obscurité m’accueillirent dans la pièce. Évidemment, ça ne voulait rien dire. À l’heure qu’il était, des voitures de police pouvaient très bien foncer dans la direction de l’immeuble pour me cueillir sur le fait, si les alarmes n’avaient effectivement pas été neutralisées à leur source. Mais rien de tel n’était jamais arrivé dans les missions précédentes, et j’avais suffisamment confiance en l’organisation des Ombres pour ce genre de détail. Aussi fut-ce sans inquiétude particulière, toute proportion gardée étant donné mon niveau de stress déjà assez élevé, que je traversai l’appartement en direction de la pièce désignée comme le bureau de travail sur les plans que j’avais appris par cœur.

De grandes fenêtres, aux rideaux ouverts, laissaient entrer la lumière de la ville, éclairant les lieux d’une lumière orangeâtre. L’appartement, bien qu’ancien, était agréablement aménagé, dans un style mêlant tradition british et modernisme de bon goût. Visiblement, le propriétaire n’était pas sur la paille, et avait un goût prononcé pour les beaux livres reliés. Ils se comptaient par centaines, et couvraient de grandes étagères en bois vieilli qui occupaient la plus grande partie de la surface murale. Des bibelots coûteux formaient un chaos étudié sur les nombreuses petites tables basses éparpillées dans les pièces. Un magnifique astrolabe du XVI ème siècle, en métal cuivré délicatement ouvragé, trônait sur un guéridon marqueté non moins exceptionnel. La moquette épaisse, de couleur claire, absorbait les bruits et donnait la sensation curieuse de marcher sur la mousse d’un sous-bois. L’ambiance créée par l’ensemble de la décoration était à la fois luxueuse et accueillante, et je ressentis malgré moi une pointe d’envie pour le propriétaire des lieux.

Tout comme ç’avait été le cas pour l’appartement, pénétrer dans les fichiers protégés de l’ordinateur trônant au milieu du bureau en chêne massif ne fût qu’une formalité. Je parcourus rapidement la liste des dossiers à la recherche de ceux que j’avais mission de copier pour le Bureau. Là survint le premier petit problème de l’opération : les dossiers étaient nommés selon un code dont je n’avais pas la clé. Je n’étais pas censé fourrer mon nez dans ce que j’étais chargé de récupérer, aussi eus-je un moment de réticence avant de me résoudre à jeter un œil à leur contenu, dans l’espoir que cela me guide dans ma recherche.

Ce n’est pas comme s’il m’avait été explicitement interdit de prendre connaissance de ces informations. Mais c’était justement ça, le problème avec le Bureau : rien n’était vraiment interdit, et rien n’était vraiment explicite. « Vous n’auriez pas fait de bourde si vous aviez respecté l’esprit du Bureau », voilà ce qu’on vous répondait quand tout à coup vous vous voyiez reprocher quelque chose que jamais vous n’auriez pensé être une erreur de votre part. L’esprit du Bureau.
Enfin ça, c’était pour les chanceux qui avaient effectivement l’opportunité de vivre assez longtemps pour se faire réprimander. Dans d’autres cas…

« Bon, ce sera certainement mal vu si c’est découvert, mais après tout c’est pour le bien de la mission »… et puis ce n’était pas comme si je n’avais aucune idée de la façon d’effacer mes traces dans un ordinateur : si je décidai que personne ne s’en apercevrait, et bien personne ne s’en apercevrait.

Malheureusement cette initiative risquée ne m’avança en rien. Après quelques recherches pour trouver un programme susceptible de reconnaître le format des fichiers en question, la seule chose que j’obtins fut une liste de mots cryptés qui ne m’aidèrent pas le moins du monde à faire ma sélection. Impossible de savoir de cette manière lesquels contenaient les références qui intéressaient le Bureau. Je décidai finalement de tout copier, et de laisser les informaticiens du Bureau se débrouiller avec ça. « Laissons à chacun sa petite part de fun », me dis-je.

Je laissai l’ordinateur allumé bien en évidence, comme on me l’avait demandé. J’aurais tout aussi bien pu taguer « Big Brother is watching you » sur les boiseries : le message transmis était clairement la garantie lourde de menace que le propriétaire de cet ordinateur, quel qu’il soit, était surveillé de près.

Je rangeai mon matos, appareils et câbles informatiques divers, dans les poches secrètes de ma combinaison. « T’es pire qu’une nana, toi » m’avait un jour lancé un autre agent avec qui j’avais dû, exceptionnellement, faire équipe pour une mission. « Ta combi est assez moulante pour qu’on puisse compter tes poils de cul à travers, et pourtant t’arrives toujours à en sortir chais pas quel bardas, de Dieu sait où » avait-il poétiquement poursuivi.
Je préférais largement ce costume très ajusté aux uniformes d’allure militaire proposés habituellement par le Bureau. Il me donnait l’impression d’être plus discret, plus souple, plus agile … et plus vulnérable. Or j’avais remarqué que me sentir souple et agile me rendait plus confiant, tandis que me sentir plus vulnérable me rendait plus prudent ; aussi avais-je définitivement adopté cette panoplie. « En plus tu es sexy en diable comme ça », avait ironisé la couturière qui m’avait spécialement confectionné cette tenue ; « les méchants réfléchiront peut-être à deux fois avant de vider leur chargeur sur un si beau gosse. »
Compte tenu de ce que je savais sur mes éventuels adversaires, je gardais quelques réserves concernant ce dernier effet.

C’est donc confiant, prudent et « sexy en diable » que je rebroussai chemin dans l’appartement, soulagé d’en avoir si vite fini, et impatient de retrouver le confort, si discutable soit-il, de ma vie d’étudiant sans histoire. Je lançai un dernier regard vers les livres de prix alignés sur les étagères, et remarquai distraitement qu’il s’agissait en majorité d’ouvrages traitant de mathématiques. J’étais donc probablement dans l’appartement d’un chercheur en mathématiques, et je me demandai vaguement quelle menace pour la société pouvaient représenter ses recherches.
« C’est pas tes oignons, mon petit père ! Et j’aimerais assez que tu mettes une bonne fois pour toutes dans ton petit crâne de connard que t’es rien d’autre qu’un pauvre espion de bas étage, et dans espion il y a pion, tu me comprends ? Des types comme toi on en a à la pelle, alors n’essaie pas de te la jouer détective et contente-toi de faire ce qu’on te dit proprement, ça vaut mieux pour toi » avait un jour vociféré David, alors que j’avais manifestement posé la question de trop sur une autre affaire.

Ce n’était pas vrai, et nous le savions tous les deux. Des types comme moi, il n’y en avait pas « à la pelle », et j’étais parfaitement conscient que le Bureau serait très, très ennuyé de devoir du jour au lendemain se passer mes services.
Cependant je savais aussi qu’il n’hésiterait pas à le faire s’il le jugeait nécessaire. D’une façon ou d’une autre.
J’abandonnai donc vite ces réflexions et dépassai la bibliothèque sans lui accorder davantage d’attention.

J’étais sur le point de sortir du salon lorsque tout à coup, une onde glacée me parcourut la moelle épinière.
Quelque chose avait bougé.
Dans l’extrême limite de mon champ de vision, j’avais cru voir…

Je me retournai vivement, et scrutai la pièce dans la direction d’où semblait provenir le mouvement. Parfaitement immobile et concentré, tous les sens en alerte, je tentai de percer la semi-obscurité dans laquelle était plongées une grande lampe en tissu et une gerbe de graminées sèches, disposées autour d’un canapé de cuir beige.
Rien ne bougea, pas un bruit ne se fit entendre. Je maudis intérieurement le décor chargé et la moquette moelleuse qui m’avaient charmé quelques instants auparavant. Au bout de quelques secondes d’observation tendues, j’approchai lentement, avec méfiance, de la zone où j’avais cru percevoir une présence. Je m’avançai vers le canapé, me penchai pour regarder derrière… rien. Personne.

Cela ne me rassura pas, au contraire. J’avais cru voir quelque chose, et j’étais suffisamment entraîné depuis ma plus tendre enfance à faire la différence entre un hypothétique monstre sous le lit et un véritable assassin en chair et en os caché dans la pièce pour savoir que si j’avais cru voir quelque chose, c’est qu’il y avait quelque chose.
Et que la chose se fût évaporée avec autant de talent qu’elle en avait mis pour échapper à mon attention jusque là était encore plus inquiétant.

L’esprit surchauffé par la tension de la situation, je cogitais à toute vitesse. Seul un espion de haut-vol, rompu à des techniques avancées d’infiltration, était capable d’échapper ainsi à la vigilance de quelqu’un comme moi. Et dans cette région du monde, un tel espion ne pouvait pas venir de 36 organisations. Plus j’y réfléchissais, plus cette conclusion inexplicable s’imposait… Oui, j’en étais presque sûr…

Un autre agent des Ombres, certainement un espion de classe 4, était dans l’appartement cette nuit.

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