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~ Project : Shadows ~

Chapitre 3

Je me composai un air penaud étudié avant d’entrer dans la salle de cours, puis bredouillai quelques excuses inintelligibles en affrontant stoïquement les remarques agacées du professeur. Enfin, de LA professeure, et pas n’importe laquelle en plus. Évidemment, aujourd’hui, il fallait que ça soit elle. Mademoiselle Paulin et ses yeux revolver.

À chaque fois que Mademoiselle Paulin plantait son regard dans le mien, j’avais ce sentiment glaçant qu’elle lisait directement dans ses pensées. Et quelles que soient les circonstances et le nombre de personnes dans la pièce, lorsqu’elle me lançait ce regard, ça me donnait l’impression d’être complètement à poil au milieu d’une rue déserte.
En bref, Mademoiselle Paulin était l’une des rares personnes en ce monde qui menaçait, à son insu, la façade lisse et méticuleusement entretenue de Deiz-l’innocent-étudiant-en-sciences.

Je sentais toujours les prunelles pénétrantes de la jeune femme transpercer mon dos alors que je gravissais les marches de l’amphi, en quête d’une place libre. J’étais déjà presque en haut des gradins lorsque je remarquai le regard moqueur de quelques uns des étudiants assis là, et d’autres qui me faisaient signe du doigt, pointant vers le bas. Dans un silence de mort, à peine troublé par quelques pouffements ici et là, je me retournai... pour voir Mademoiselle Revolver tendre dans le vide ce qui, réalisai-je soudain, devait être la copie de mon dernier partiel blanc. Oups.

Je rebroussai chemin sur ce qui me sembla représenter quelques bons kilomètres, dans une tension palpable. L’expression de la prof était absolument impassible, pourtant la désapprobation se lisait clairement sur ses traits figés. Enfin, j’arrivai à sa hauteur et me saisis de la copie, en espérant que l’enseignante résisterait à la tentation de m’humilier davantage.
Mais ce n’était décidément pas ma journée, car aussitôt elle lança : « Décevant, comme toujours, M. Tanger. Je ne comprends d’ailleurs pas d’où me vient cette faculté d’être inexorablement déçue par vos résultats, alors que vous n’avez finalement jamais fait preuve d’un talent particulier dans cette matière. Pourquoi diable est-ce que je persiste à en espérer davantage ? Voilà ce que je me demande. »

La façon dont elle me regarda en prononçant ces derniers mots me mit encore plus mal à l’aise. Derrière le sarcasme, je sentais que la situation la troublait réellement, et que la question était loin d’être purement rhétorique.
Et elle attendait manifestement que j’y réponde.
Peut-être même avait elle déjà compris que je ne jouais pas franc-jeu, et cherchait à me percer à jour.

Voilà qui compliquait sérieusement les choses. Jusqu’à présent, j’étais parvenu à rester aussi « moyen » que possible, ce qui en réalité s’avérait pour moi être un exercice autrement plus difficile que d’avoir des notes excellentes. Rester crédible en rendant des devoirs intentionnellement médiocres, tenter de faire des erreurs ayant l’air naturel alors que ma nature me portait justement à les corriger, me demandait au moins autant de concentration que si j’avais dû résoudre un problème mathématique réellement ardu.
Les profs avaient toujours été dupes, y compris ceux du secondaire, et ce bien que j’aie décroché au Bureau l’équivalent d’une licence de maths à l’âge de 16 ans.
J’avais simplement appris à être terne, transparent en classe. Pas assez bon pour que mes résultats retiennent l’attention des enseignants, ni assez mauvais pour les inquiéter. Pas trop frondeur en classe pour ne pas les agacer, ni complètement amorphe, ce qui les alertaient tout aussi sûrement. Et ç’avait très bien marché, jusqu’ici.

Mais à l’évidence, Miss « Gun » Paulin, elle, flairait quelque chose. Un lugubre signal d’alarme se mit à retentir quelque part dans mon cerveau. C’était mauvais, très mauvais. Il fallait étouffer ses soupçons dans l’œuf, et vite. Au risque d’avoir à étouffer autre chose, si par malheur ses doutes venaient à se transformer en certitude. Il fallait absolument, là, tout de suite, sortir la réplique naturelle de quelqu’un de vraiment moyen, qui ne comprend pas de quoi elle parle, tout en se sentant peut-être légèrement flatté... ou irrité ?

Je me sentais hésitant, indécis, alors que de ma réponse immédiate allait peut-être dépendre l’avenir de plusieurs personnes, en tout cas du mien, sans aucun doute.
Hélas, j’étais peut-être doué pour les subtilités des relations entre variables discrètes ou entre ordinateurs en réseaux, mais s’agissant des relations sociales, il fallait bien reconnaître que j’étais totalement nul.
La situation était critique. Être invisible était dans mes cordes. Réagir spontanément à une confrontation inattendue, au beau milieu d’un amphithéâtre, alors que je manquais de sommeil et que deux centaines d’yeux dont une paire particulièrement aiguisée étaient braqués sur moi, c’était tout autre chose.

Je me rendis compte que je venais déjà de perdre un temps fou à cogiter sur mon incompétence, et que mon comportement devait paraître plus louche à chaque seconde qui passait. Il me semblait que mon cerveau tournait au ralenti, ou au contraire trop vite pour se fixer sur une solution : en tout cas la réplique miracle ne venait pas.
« Au diable la spontanéité, elle est déjà hors de portée », me secouai-je intérieurement. Les instructions du Bureau, que disaient les instructions du Bureau dans ce genre de cas ?

Ah oui. L’humour. « S’en sortir avec une pirouette, rester léger, rire agréablement. » Évidemment, c’était compter sans l’expression tétanisante de mon interlocutrice, et mon propre début de paralysie ventilatoire : je me sentais autant d’humour qu’un lapin ébloui par les phares d’un camion au beau milieu d’une départementale. Non, il fallait trouver autre chose.
L’incompréhension, peut-être ? « N’hésite jamais à jouer au con » affirmait David. « En plus tu fais ça très bien, avec ta tronche d’abruti, même pas besoin de forcer » se sentait-il toujours obligé d’ajouter, avant d’éclater d’un bref ricanement. Mais la situation présente prouvait précisément que cette stratégie, avec Mlle Paulin, avait atteint ses limites, et que poursuivre dans cette voie n’aboutirait probablement à rien de positif.
Restaient les problèmes privés, les histoires familiales. Deux fois sur trois, les profs avaient suffisamment de pudeur pour ne pas insister, ou encore avaient trop peur de se retrouver embarqués dans un déballage de linge sale sordide pour creuser l’affaire. C’était de toute façon la seule option encore possible, et je m’accordai quelques ultimes secondes pour échafauder un scénario pas trop vaseux.

C’est alors que, de manière inespérée, Yeux Laser me tendit elle-même la perche. Elle reprit la parole en pesant chaque mot, gardant l’air grave, et articula lentement, tout en me transperçant de son infaillible regard gris-bleu : « M. Tanger… êtes-vous…véritablement… en situation de travailler convenablement pour vos études ? Les …circonstances vous permettent-elle de vous concentrer autant que nécessaire ? »

Pour le coup, la surprise me rendit plus crédible que prévu ; je bafouillai un genre de « Heu, et bien… vous savez... c’est que… » des plus convaincants. Professeure Flingue changea alors spectaculairement de ton ; c’est d’un air à la fois maternel et conspirateur qu’elle me souffla : « Si vous le voulez bien, j’aimerais qu’on en discute dans mon bureau à la fin des cours. On est d’accord ? » Je hochai la tête, bien content de m’en tirer à si bon compte, et retournai vers les gradins, luttant contre l’envie de me mettre à courir à l’abri. Je surpris au passage quelques regards en coin qui m’apprirent qu’à l’évidence, le silence aidant, aucun de mes camarades, même sur les bancs les plus reculés, n’avait perdu la moindre miette de la conversation. Au temps pour la discrétion et la transparence… cette journée prenait vraiment un tour déplaisant.

Et ce n’était pas fini.

Plongé dans des pensées tourbillonnantes à propos de ce que j’allais bien pouvoir raconter pendant l’entretien que je venais d’accepter, je pris place sur le premier bout de banc libre venu.
Alors que je me penchais vers mon sac pour attraper de quoi écrire, histoire de me donner une contenance, mon voisin (ou plutôt ma voisine, à en juger la voix) me glissa d’un ton malicieux : « Hé bien, elle a enfin obtenu ce qu’elle voulait.
– Pardon ? lançai-je, tout en continuant à fouiner à la recherche d’un stylo.
– Oh, ne fais pas l’innocent. Tout le monde sait que cette prof est raide dingue de toi. Elle cherche à te filer un rencard depuis l’an dernier ! »

La surprise me prit de court. Je faillis rire, mais quelque chose m’en empêcha…
…Se pouvait-il que ce soit vrai ?!

Je relevai la tête et regardai avec attention la jeune enseignante, qui avait pris place sur l’estrade, une craie à la main, et aperçus alors avec stupéfaction la légère rougeur qui colorait ses pommettes. Évidemment, ça ne voulait rien dire… mais soudain les incessantes piques qu’elle me lançait depuis un an, l’attention marquée qu’elle semblait porter à mes devoirs, les regards que je sentais parfois posés sur moi, et même les mots qu’elle avait utilisés à l’instant, « en espérer davantage », m’apparurent dans une nouvelle perspective. Et puis n’était-ce pas nos deux noms associés que je devinai en ce moment même, murmurés aux quatre coins de l’amphithéâtre, dans les commentaires entendus que s’échangeaient les étudiants ?

Étais-je par hasard le dernier à remarquer ce qui semblait être l’évidence même pour toute la promo ?

L’entretien de ce soir prenait soudain une toute autre dimension, et je ne savais pas trop si je devais m’en sentir soulagé ou plus paniqué encore.
Si ce rendez-vous n’était dicté que par l’attirance que me portait miss Revolv… mademoiselle Paulin, alors peut-être au fond ne se doutait-elle de rien concernant mes véritables capacités dans sa matière, ce qui était plutôt rassurant. Mais d’un autre côté, si elle était… était … vraiment…amoureuse de moi, alors peut-être était-ce plus dangereux encore.
La seule pensée qu’elle puisse nourrir ce genre de sentiments à mon égard me troublait de façon inattendue, et je me sentis rougir malgré moi.

« Ma parole, on dirait que ça te fait plaisir » fit de nouveau ma voisine, d’un ton presque réprobateur, où perçait même une pointe d’aigreur. Je me tournai vers elle, et la reconnus immédiatement.
C’était la fille d’hier soir, celle que j’avais croisée en rentrant chez moi.
Et dont je n’avais toujours pas la moindre idée du nom.

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