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~ Project : Shadows ~

Chapitre 4

Les sarcasmes avaient fusé alors que j’attendais Mademoiselle Paulin à la porte de l’amphi, à la fin du cours. Fille Mignonne m’avait lancé un « amuse-toi bien » qui ne sonnait pas spécialement sincère, et deux autres types m’avaient collé de grandes claques dans le dos en ricanant « j’en connais un qui va voir sa moyenne s’envoler au prochain trimestre, hein, ptit malin ? »

Bien au contraire, je ne me sentais pas malin du tout. Non seulement j’étais subitement devenu le centre d’attention de toute la promo, mais il allait falloir que je trouve quelque chose de plausible à raconter, en tête-à-tête avec une prof qui semblait lire en moi comme dans un livre ouvert. Franchement, réussir à se mettre dans une situation pareille à partir d’une simple panne d’oreiller… bravo, Deiz, du bon boulot, vraiment.
Peut-être que j’aurais dû garder mes habitudes de gosse, quand je mettais le réveil à l’autre bout de la pièce pour me forcer à me lever quand il sonnait, généralement au milieu de la nuit, pour un entraînement quelconque. Il faut dire qu’au Bureau, le moindre retard, même de quelques secondes, se payait un prix exorbitant. Le subir une fois suffisait à obtenir une ponctualité à toute épreuve.
Je me consolais en me disant que quoiqu’il arrive ce soir, ça ne pourrait pas être pire que la punition du Bureau.

Mais il s’avéra que Miss Gun n’avait pas une minute à me consacrer le soir même ; je me surpris à me demander si elle avait un rencard.
Nous convînmes donc de nous retrouver dans son bureau deux jours plus tard.
Elle repartit précipitamment, l’air pressé, préoccupé.
Je constatai que, bizarrement, l’hypothèse du rencard me piquait au vif. Cependant ce délai m’arrangeait bien : ça me donnait un peu de temps pour cogiter sur le bobard que j’allais lui servir à propos de mes résultats médiocres. Et accessoirement, pour me faire un peu plus présentable.

Les nuits suivantes ne furent guère reposantes, bien que dépourvues de mission à remplir. Je continuais à me réveiller en sursaut, le cœur affolé. J’avais beau me raisonner, l’idée d’être surveillé par les Ombres avait fait son chemin et me rongeait insidieusement. Il allait falloir que je tire ça au clair, mais comment ? Sale Enfoiré était mon seul contact dans l’organisation, et c’était bien la dernière personne à qui j’avais l’intention d’en parler. Je m’en serais bien ouvert à Jacques et Donna, mais je ne tenais pas à les inquiéter inutilement…
Je décidai simplement de redoubler d’attention lors de mes prochaines missions. Ce n’était probablement qu’une fausse alerte. Si ça se reproduisait, alors il serait toujours temps d’aviser… en tout cas c’est ce que j’espérais.

Le jour du rendez-vous, j’avais l’air plus décalqué que jamais. J’avais pourtant fait un effort exceptionnel pour dompter l’anarchie qui régnait dans ma chevelure, avec un succès mitigé, et m’étais rasé de près, avant d’enfiler ma plus belle chemisette. Restaient ces croissants bleuâtres qui cerclaient des yeux par ailleurs copieusement injectés de sang, contre lesquels je ne pouvais pas faire grand-chose.
En même temps c’était plutôt raccord avec le scénario que je m’étais préparé à lui débiter, à propos d’un travail de nuit nécessaire pour financer mes études (ce qui n’était pas tout à fait faux) mixé à des soucis familiaux, le tout saupoudré, si nécessaire, d’un soupçon de dépression nerveuse.

C’était la première fois que je me rendais au bureau d’un prof à la fac ; jusqu’à présent, je ne soupçonnais même pas qu’ils en avaient un. En réalité, ce n’était le privilège que des coordinateurs de département, dont faisait partie Melle Paulin, comme je l’appris plus tard.
Je ne sais pas à quoi je m’étais attendu concernant ce bureau, mais certainement pas à ce que je découvris en y entrant. La pièce était minuscule, et un joyeux bordel occupait quasiment tout l’espace disponible. Il y avait des plantes vertes retournées à l’état sauvage sur le bord de la fenêtre, et un Nohohon rose fluo hochait la tête en rythme près d’un ordinateur portable à la coque translucide. Des étagères croulant de classeurs couvraient les murs, et le bureau et la chaise des visiteurs disparaissaient sous des piles irrégulières de copies, documents et livres divers. Derrière une de ces colonnes de papiers se dissimulait Mme Paulin, penchée sur ce qui m’avait tout l’air d’être mon dossier scolaire.
Je restai debout à l’entrée, l’allure gauche et empruntée.

« Hé bien, fermez la porte et asseyez-vous, Deiz. » me lança-t-elle.
Mmh. Évidemment, elle me vouvoyait, me rappelant subtilement l’échelle des hiérarchies de rigueur dans cette entrevue.
Presque tous les profs tutoyaient leurs étudiants dans les groupes de TD, mais Mme Paulin, elle, vouvoyait toujours tout le monde.
Cela dit… c’était la première fois qu’elle m’appelait par mon prénom, à la place du « monsieur Tanger » un rien protocolaire qu’elle utilisait d’habitude. Une familiarité inhabituelle que je notai intérieurement, avec intérêt.

Je m’avançai vers la chaise encombrée, me demandant ce que j’étais censé faire de tout le fatras posé en équilibre précaire dessus.
« Heu… mettez tout ça par terre… attendez. » Elle contourna le bureau pour débarrasser le siège, ce qui me permit de détailler sa tenue : jupe droite très classique qui lui arrivait aux genoux, chaussures fermées qui sacrifiaient l’élégance au confort, pull gris sans fantaisie, et comme d’habitude, pas le moindre bijou.
Pas exactement le genre de vêtements qu’on choisirait pour séduire son étudiant préféré.
En même temps, elle n’avait pas mis sa blouse. Je ne l’avais encore jamais vue sans.

Après quelques moments de lutte avec la paperasse qui avait pris possession de la chaise, et l’effondrement d’une ou deux piles de documents, elle retourna derrière le bureau et je m’installai en face d’elle.
Alors qu’elle avait soigneusement évité de croiser mes yeux jusque là, comme pour préparer son effet, elle planta brutalement Le Regard droit dans le mien, et je me retrouvai mentalement nu comme un ver, me tortillant sur ma chaise comme un gamin pris en faute.
Puis elle baissa son rayon laser oculaire sur ma fiche. Je m’attendais à voir le papier noircir et grésiller sous l’effet de son regard, mais étonnamment, rien de tel ne se produisit.

« Je vais être franche. Je vous ai convoqué parce que je pense que vos résultats ne correspondent pas à votre réel potentiel dans le domaine que j’enseigne. Je ne dis pas ça pour vous flatter. Mais vos devoirs me rendent perplexe. »
Aïe. C’était bien ça. Il allait donc falloir ruser.

« Perplexe ? » La question miroir facile, qui fait gagner du temps.
Je détaillais son visage pendant qu’elle réfléchissait à sa réponse. Elle devait avoir environ trente ans mais en faisait un peu moins, avec ses traits juvéniles, son petit visage étroit, et sa chevelure blonde filasse constamment attachée en queue de cheval. L’élément marquant de l’ensemble était évidemment ces iris couleur d’acier, et leur faculté de vous figer sur place en vous hypnotisant instantanément. Le reste n’était pas particulièrement marquant, sans être inesthétique. En somme elle avait un assez joli minois, mais pas le genre sur lequel on se retourne dans la rue.
Je remarquai soudain qu’elle portait un soupçon de rouge à lèvres.

Elle braqua de nouveau ses yeux perçants sur ma figure, ce qui eut pour effet d’interrompre net toute activité cérébrale de ma part.

« Vos copies ne sont pas… ne me semblent pas logiques, Deiz. »
Encore ce « Deiz ». Décidément, ça me faisait une drôle d’impression de l’entendre dans sa bouche.

« Vos démonstrations sont généralement d’une médiocrité navrante, mais il y a parfois des passages d’une incroyable finesse, qui dénotent avec tout le reste. Des subtilités qui échappent à la plupart de vos collègues. »
Elle avait prononcé cette dernière phrase avec l’expression de quelqu’un qui se retient à grand-peine de vomir. J’avais l’impression qu’elle était déçue par ses étudiants et qu’elle ne prenait pas grand plaisir à enseigner. Pourtant elle m’avait convoqué, moi, pour parler de mes résultats… Mm-hmm.

« Comment expliquez-vous ce phénomène ? Moi, je ne comprends pas » ajouta-t-elle en soupirant.
Je fis appel à toute ma bravoure pour soutenir son regard. J’y parvins pendant quelques secondes, avant de m’abîmer dans la contemplation du Nohohon, qui semblait se payer ma poire, à hocher imperturbablement sa grosse tête ronde et hilare.
Je m’éclaircis la gorge.
« Je ne sais pas. Sur le coup je comprends les théories, mais je suppose que je manque d’entraînement pour les utiliser ou les restituer parfaitement » dis-je, dans l’espoir de déplacer la conversation sur le terrain des circonstances, plutôt que sur mes capacités propres.
Le ton de Mme Paulin refroidit de quelques degrés.
« Eh bien pourquoi ne vous entraînez-vous pas plus, alors ? »
– Parce que je… je n’ai pas vraiment le temps.
– Je vois » fit-elle, et si les icebergs pouvaient parler, c’est probablement à peu près la voix qu’ils auraient.
J’avais la conviction qu’elle venait d’attribuer mon « manque de temps » à des futilités, du genre escapades sentimentales ou beuveries collectives, ce qui m’irritait prodigieusement. Je me sentis donc obligé de m’enfoncer un peu dans le mensonge pour me justifier.
« C’est à cause de mes petits boulots. Je fais du gardiennage dans un parking pour payer ma chambre. » Après une seconde de blanc, je rajoutai stupidement : « et je n’ai pas de petite amie. »
Elle me haussa les sourcils d’un air surpris, puis éclata de rire.

C’était la première fois que je la voyais rire, et même sourire, d’ailleurs. Elle avait soudain l’air beaucoup plus accessible et chaleureux. Même si je ne comprenais pas trop ce qui justifiait une telle réaction.
« Loin de moi l’idée de me mêler de votre vie sentimentale, Deiz. » dit-elle en me glissant un regard par en-dessous qui me fit précisément regretter qu’elle ne s’en mêle pas.
Décidément les multiples pouvoirs de ces prunelles fascinantes ne lassaient pas de me surprendre.
Je pris un air contrit. « Je veux dire… je suis un étudiant sérieux. Mais j’ai des contraintes. »
De nouveau, elle sourit d’un air amusé. J’avais la pénible sensation de perdre totalement le contrôle de cet entretien.

Mais aussi brutalement qu’elle en avait dérapé, Melle Paulin remit la conversation sur les rails du pédagogiquement correct.
« Je peux me tromper, mais je me suis toujours plus ou moins doutée que vous ne donniez pas les pleines mesures de vos capacités. Si les raisons qui vous empêchent de bosser ne sont que matérielles, franchement je vous encourage à essayer de les mettre de côté. Vous avez du potentiel, c’est dommage de le gâcher. »

Je me voyais déjà expliquer à David que « je souhaitais mettre mes missions de côté pour ne pas gâcher mon potentiel » en maths. Il était capable de me décapiter pour moitié moins que ça.
Mais je hochais sagement la tête, comme le Nohohon, qui avait fort bien perçu le sel de la situation, à en juger par son air moqueur.

L’enseignante se renfonça un peu dans son siège et croisa les jambes, me jaugeant du regard. Ça me rappela un reportage que j’avais vu il y a quelques temps, sur un maître du sushi japonais, avec ce passage où le vieux maître se rendait sur le marché et scrutait les thons pour en estimer la qualité et la valeur, avant d'en débattre âprement aux enchères. « En a-t-il ou non dans le ventre ? En vaut-il la chandelle ? » Il fallait le deviner rien qu’en fixant la bête gisant là.
… en cet instant, Melle Paulin imitait très bien l’attitude du vieux maître de sushi.
Je fis de mon mieux pour entrer dans le rôle de la carcasse de thon haut de gamme, en essayant de ne pas transpirer trop ostensiblement.

« Que diriez-vous d’un tutorat avec un maître de conférence ? fit-elle après ce temps de réflexion. Un genre de pré-thèse, en quelque sorte. Ça vous motiverait à vous donner davantage ?
– Avec vous ?
Elle sourit à nouveau.
– Non, pas avec moi. Pour être parfaitement honnête, si je ne vous ai pas parlé l’autre jour, c’est parce que j’avais un entretien pour un poste de chercheur, qui vient juste de se libérer. Ça s’est bien passé, et je pense que ma candidature va être retenue. Je vais donc quitter l’enseignement sous peu.
– Oh. Félicitations ! »
Ses iris gris-bleu semblèrent s’assombrir. C’est d’un air troublé qu’elle poursuivit.
– Merci. J’aurais préféré obtenir ce poste dans d’autres conditions, cela dit. Je remplace quelqu’un que je respectais beaucoup, un grand du domaine, dont j’ai été brièvement l’élève. Il est mort il y a seulement deux jours… comme il leur fallait quelqu’un à ce poste, très vite, ils m’ont contactée, sachant que je connaissais bien ses travaux. C’est… c’est très soudain. Un peu brutal, même.
– Je vois. »
En réalité je ne savais pas trop quoi penser de ces confidences subites. Et surtout du fait qu’elle venait de détacher ses cheveux en me les avouant.

Ça lui adoucissait vraiment les traits, ces cheveux fins et clairs flottant autour de son visage. Et puis elle avait cet air un peu perdu de quelqu’un qui vit des émotions contrastées, un peu vulnérable…
Je sentais qu’il était temps de clore ce sujet délicat avec une formule polie et pas trop mièvre, mais avec mon sens extraordinaire de la répartie, évidemment, rien de tel ne me venait à l’esprit. Je restais donc bouche bée, planté sur ma chaise, comme un idiot.
Entre ma prestation dans l’amphi et ma conversation du jour, je me demandais si elle pourrait continuer à voir en moi un matheux brillant qui s’ignore, plutôt qu’un crétin fini.

Finalement, elle reprit ses esprits sans mon aide, et se leva.
« Enfin bref. Je vais en parler au collègue qui me remplacera, on verra ce qu’il en dira, d’accord ? En attendant, ce serait bien que vous mettiez un peu le turbo. Offrez-moi une bonne copie comme cadeau de départ, ok ? dit-elle en me tendant la main.
– Je ferai de mon mieux, mentis-je en la serrant. Bonne chance pour votre nouveau travail.
– Merci, monsieur Tanger. »

Monsieur Tanger. Toute cette appréhension à propos de cet entretien, pour finir sur ce Monsieur Tanger, plat comme la mer Morte.
Je m’étais attendu à quelque chose de plus subtil à gérer. Ou peut-être, de plus sulfureux. En tout cas, je m’étais monté un sacré film, comme trop souvent.
Un peu dépité par cet épilogue, j’allais refermer la porte, lorsque je l’entendis ajouter quelque chose.

« Pardon ? fis-je en me retournant
– Ç’aurait été avec plaisir. Le tutorat, je veux dire. Si je n’avais pas eu ce poste, je m’en serais chargée avec plaisir. »

M’avait-elle ou pas lancé un clin d’œil plein d’espièglerie en ajoutant cette remarque finale ? Cette question alimenta ma mythomanie galopante pendant quelques bonnes semaines.

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